Pense à quelque chose qui te pèse un peu en ce moment. Pas un drame. Un petit nœud, une tension, un souci qui revient.
Où le sens-tu dans ton corps ? Dans la poitrine, la gorge, le ventre ?
S’il avait une forme, laquelle ? Une couleur, une taille, une texture ?
Et si tu pouvais le poser un instant devant toi, pour le regarder ?
En quelques secondes, sans entraînement, tu viens de donner un visage à un ressenti.
Ce geste paraît simple. Il est pourtant l’un des plus anciens de l’humanité.
On le retrouve chez le chaman, dans les cérémonies de possession, dans les exercices des moines du désert, puis dans le cabinet du psychanalyste et dans les thérapies les plus récentes.
Le travail des parts n’est pas l’invention d’une école. C’est une manière très humaine de rencontrer ce qui se passe en nous.
Le travail des parts ne commence pas avec l’IFS
Aujourd’hui, quand on parle de « parts », on pense souvent à l’Internal Family Systems (IFS), le modèle développé par Richard Schwartz à partir des années 1980.
L’IFS a apporté une carte claire et précieuse : des parts protectrices, des parts blessées, et une présence capable de les accueillir.
Mais l’IFS est une carte parmi d’autres, pas le territoire.
L’idée que nous sommes habités par plusieurs voix, et qu’il est possible de leur parler, est bien plus ancienne. Elle traverse les continents, les religions, les philosophies et plus d’un siècle de psychologie.
La reconnaître change le regard : ce n’est pas une technique à la mode, c’est une compétence humaine que chaque culture a formulée avec ses propres mots.
Partout, on retrouve le même geste : sentir, donner une forme, dialoguer
Les langages changent. Les rituels aussi. Mais sous la surface, on retrouve presque toujours la même séquence.
D’abord, on reconnaît que quelque chose nous traverse sans que nous l’ayons choisi : une peur, une colère, une envie, une voix intérieure.
Ensuite, on lui donne une forme : un nom, une image, un personnage, un esprit, une part.
Enfin, on entre en relation avec elle : on l’écoute, on lui pose des questions, on négocie.
Ce qui était diffus devient quelqu’un à qui l’on peut parler.
UNE SÉQUENCE QUI TRAVERSE LES CULTURES
me traverse.
un esprit, une part.
Je négocie.
Dans la plupart des cultures humaines, on a d’abord parlé d’esprits
Dans les années 1970, l’anthropologue Erika Bourguignon a comparé 488 sociétés à travers le monde. Dans près des trois quarts d’entre elles, elle a relevé des croyances en la possession, c’est-à-dire l’idée qu’une présence peut habiter une personne, parler et agir à travers elle.
Quelques exemples :
- dans le vaudou haïtien, les esprits appelés lwa « montent » le fidèle, que l’on nomme alors leur « cheval » ;
- dans le culte du zar, en Éthiopie, au Soudan ou en Égypte, une souffrance est reliée à un esprit avec lequel on va apprendre à vivre ;
- dans de nombreuses traditions chamaniques, on parle de perte d’âme. Après un choc, un fragment de soi serait parti, et le chamane va le chercher pour le ramener.
Ces cosmologies sont très différentes. Pourtant, elles donnent toutes une place et une voix à ce qui, en nous, semble agir de manière autonome.
Et le fragment d’âme perdu du chamane ressemble étrangement à ce que la psychologie moderne décrit comme une part blessée, mise à l’écart pour que la vie continue.
Il existe deux grandes manières de traiter ce qui nous habite : chasser ou accueillir
Face à une présence qui dérange, certaines traditions cherchent à l’expulser. C’est la logique de l’exorcisme.
D’autres cherchent à établir une relation. L’anthropologue Luc de Heusch a proposé un mot pour cela : l’adorcisme.
Dans le zar, par exemple, on ne cherche pas à se débarrasser de l’esprit. On apprend ce qu’il demande, on négocie avec lui, et la personne entre souvent dans un groupe qui partage cette relation. Le lien avec l’esprit dure toute la vie, et il se pacifie.
On retrouve cette même alternative dans notre propre vie intérieure.
Nous pouvons combattre une part : la faire taire, la critiquer, la contourner. Elle revient souvent plus fort.
Ou nous pouvons chercher à la comprendre. Le travail des parts se situe clairement de ce côté-là.
DEUX ATTITUDES FACE À CE QUI NOUS HABITE
« Va-t’en.
Je ne veux plus de toi. »
La part résiste, se cache ou revient autrement.
« Que veux-tu ?
Que protèges-tu ? »
La part peut se détendre et révéler son intention.
Les philosophes et les mystiques dialoguaient déjà avec leurs voix intérieures
Il n’est pas nécessaire d’aller loin pour retrouver ce geste. L’histoire de la pensée occidentale et des spiritualités en est pleine.
Chez Platon, l’âme est un attelage : un cocher qui tente de conduire deux chevaux, l’un docile, l’autre fougueux. Une image de parts avant la lettre.
Socrate évoquait son daimon, une voix intérieure qui le retenait au moment d’agir.
Au IVᵉ siècle, les moines du désert, comme Évagre le Pontique, apprenaient à reconnaître les logismoi, ces pensées qui reviennent et entraînent, pour les observer plutôt que de les suivre.
Au XVIᵉ siècle, Ignace de Loyola enseignait le discernement des esprits, l’art de remarquer les mouvements intérieurs, d’où ils viennent et où ils mènent.
Dans les textes anciens du bouddhisme, Mara vient régulièrement troubler le Bouddha. Celui-ci ne le combat pas. Il le reconnaît, et cela suffit souvent pour que Mara s’en aille.
Et au Tibet, la pratique du Chöd, transmise par Machig Labdrön, a inspiré une approche contemporaine au nom parlant : « nourrir ses démons » plutôt que les combattre. On leur donne une forme, on leur demande ce dont ils ont besoin, et ils deviennent parfois des alliés.
L’Occident n’a pas fait disparaître les esprits : il les a déplacés à l’intérieur
Avec les Lumières puis la médecine moderne, les esprits ont peu à peu quitté notre vision du monde.
Mais le besoin de donner forme à ce qui nous échappe, lui, n’a pas disparu. Il a changé de vocabulaire.
À la fin du XIXᵉ siècle, Pierre Janet décrit des fragments de l’esprit qui fonctionnent séparément de la conscience.
Freud imagine ensuite un inconscient qui veut, cache, parle en rêve et parfois sabote nos projets. Il distingue le Ça, le Moi et le Surmoi, trois instances qui dialoguent et se disputent.
Jung parle de complexes autonomes, qui se comportent presque comme des personnages, et invente l’imagination active, qui consiste à dialoguer consciemment avec les figures qui surgissent en nous.
Regardée de près, l’idée d’un agent invisible, intérieur, avec ses propres intentions, ressemble beaucoup à un esprit. La différence, c’est qu’il habite désormais à l’intérieur.
Au XXᵉ siècle, la psychologie a multiplié les voix intérieures
Après un inconscient unique, les approches les plus modernes ont pluralisé ce monde intérieur. Chacune avec son vocabulaire :
- Psychodrame (Jacob Levy Moreno, années 1920-1930) : jouer les rôles, inverser les places ;
- Psychosynthèse (Roberto Assagioli) : les sous-personnalités ;
- Gestalt-thérapie (Fritz Perls, années 1950) : la chaise vide ;
- Analyse transactionnelle (Eric Berne) : les états du moi Parent, Adulte, Enfant ;
- Focusing (Eugene Gendlin) : écouter le ressenti corporel comme on écoute quelqu’un ;
- Thérapie des états du moi (John et Helen Watkins, années 1970) ;
- Voice Dialogue (Hal et Sidra Stone, années 1970) : le critique intérieur, le perfectionniste, l’enfant vulnérable ;
- Internal Family Systems (Richard Schwartz, années 1980) : protecteurs, exilés et Self ;
- Théorie du soi dialogique (Hubert Hermans, années 1990) : le soi comme une société de positions qui se parlent ;
- Thérapie des schémas (Jeffrey Young) : les « modes » ;
- Thérapie centrée sur la compassion (Paul Gilbert) : l’exercice des « soi multiples ».
Ces approches ne disent pas exactement la même chose. Mais toutes partagent une intuition : nous ne sommes pas un bloc, et c’est en écoutant nos divisions intérieures que l’on retrouve une forme d’harmonie.
Quand on change de place, la part change souvent de visage
La Gestalt-thérapie a rendu célèbre un exercice très simple. On place une chaise vide devant soi, et l’on parle à ce qui nous encombre comme si c’était assis là : une peur, une compulsion, une colère.
Puis on change de chaise, et l’on répond depuis la place de la part.
C’est souvent là que quelque chose bascule.
Imaginons une part qui procrastine. Vue de l’extérieur, elle sabote tout. Mais depuis sa chaise, elle peut dire :
« Je t’empêche de commencer parce que j’ai peur que tu sois jugé. »
Ou :
« Tu es épuisé, et tu ne t’arrêtes jamais. Alors je t’arrête. »
Vue de l’autre chaise, la part n’est presque jamais méchante. Elle essaie de nous aider, à sa manière, parfois maladroite, parfois excessive.
Ce que nous prenions pour un ennemi se révèle souvent être un gardien un peu trop zélé.
Le cadre dans lequel on souffre peut devenir le cadre dans lequel on change
À Paris, l’ethnopsychiatre Tobie Nathan a fondé en 1993 le Centre Georges-Devereux. Il y a accueilli de nombreuses familles migrantes, prises entre deux mondes.
Quand une famille venait dire que son fils était possédé par un djinn, il ne commençait pas par corriger : « les djinns n’existent pas ». Il posait les questions que la famille attendait : comment s’appelle-t-il, depuis quand est-il là, que veut-il ?
Non pas parce qu’il fallait y croire. Mais parce qu’une personne peut se transformer dans le langage qui donne sens à ce qu’elle vit.
Dès 1961, le psychiatre Jerome Frank observait que les formes de soin les plus diverses, du guérisseur au psychothérapeute, partagent quelques ingrédients : une relation de confiance, un lieu dédié, un récit qui donne du sens, et un rituel.
Les neurosciences du cerveau prédictif offrent un éclairage complémentaire : notre cerveau ne fait pas que réagir au monde, il le prédit, et ses attentes façonnent en partie ce que nous percevons.
On peut en tirer une hypothèse : la forme du cadre (esprits, parts, voix, états du moi) compte peut-être moins que le fait d’en avoir un, dans lequel l’expérience peut se réorganiser.
Sortir un ressenti de soi permet de le regarder au lieu d’être emporté
Pourquoi ce geste d’extériorisation est-il si répandu ?
Parce que tant qu’une réaction est collée à nous, nous ne pouvons pas grand-chose avec elle. On ne négocie pas avec soi-même quand on est entièrement pris.
Dès qu’elle a une forme, une place, une voix, elle devient quelque chose avec quoi on peut parler.
Plusieurs travaux en psychologie vont dans ce sens. Mettre des mots sur une émotion, par exemple, est associé à une baisse de l’activation des zones cérébrales liées à l’alarme. Les thérapies comportementales dites de troisième vague parlent de défusion, c’est-à-dire passer de « je suis nul » à « une pensée me dit que je suis nul ».
Le chaman qui fait sortir un esprit, le thérapeute qui propose la chaise vide et la personne qui dit « une part de moi » font, chacun à leur manière, la même opération : créer assez d’espace pour que la rencontre devienne possible.
Reconnaître un geste commun ne veut pas dire que tout se vaut
Ce rapprochement a ses limites, et il est important de les nommer.
Pour une personne qui sert les lwa en Haïti ou qui vit avec un esprit zar, l’esprit n’est pas « juste une part ». Il s’inscrit dans une cosmologie, une communauté, une histoire, des obligations. Le réduire à un concept psychologique serait une autre manière de ne pas l’écouter.
À l’inverse, emprunter des rituels sans leur contexte n’a pas beaucoup de sens.
Ce que l’on peut dire plus modestement : derrière des langages très différents, on retrouve une structure commune. Et cette structure, on peut l’utiliser sans adhérer à une mythologie particulière.
Autre limite : dialoguer avec ses parts est une démarche d’exploration. Lorsque ce qui remonte est très intense, ou touche à des blessures profondes, être accompagné par un professionnel reste essentiel.
Tu parles déjà à tes parts, peut-être sans le savoir
Écoute ton propre langage :
« Une part de moi voulait rester, une autre voulait partir. »
« Quelque chose m’a poussé à le faire. »
« Je voulais ça, et en même temps autre chose. »
Ton cerveau fait déjà ce travail tous les jours. Il suffit de ralentir un peu pour l’observer.
Et comme dans beaucoup de traditions, la porte d’entrée la plus simple, c’est souvent le corps : une sensation, un souffle, une tension que l’on écoute au lieu de la faire taire.
ESSAYER MAINTENANT · 3 MINUTES
- Sentir. Choisis quelque chose de léger qui te pèse. Où est-ce dans ton corps ?
- Donner une forme. Taille, couleur, texture, température. Laisse venir les détails.
- Poser devant toi. Avec une main imaginaire, place-le à un mètre, ou plus loin si besoin, jusqu’à ce que ce soit confortable.
- Demander. « Que cherches-tu à faire pour moi ? » « Que protèges-tu ? » N’invente pas la réponse. Accueille une image, un mot, une sensation, ou rien.
- Répondre. Remercie-le, dis-lui ce que tu as compris, ou demande-lui de se reposer un peu.
- Respirer. Une grande inspiration, et reviens doucement.
En résumé : une idée vieille comme le monde
Le travail des parts n’appartient à aucune école. C’est l’une des formes modernes d’un geste que l’humanité pratique depuis toujours.
Les chamanes, les cultes de possession, les philosophes, les moines et les mystiques ont donné une forme à ce qui les traversait, et sont entrés en dialogue avec.
La psychologie occidentale a repris ce geste en l’intériorisant : l’inconscient, les complexes, puis les sous-personnalités, les états du moi, les modes et les parts.
Partout, on retrouve la même séquence : sentir, donner une forme, dialoguer.
Et partout, une même découverte revient :
ce que l’on prenait pour un ennemi est souvent un gardien.
Reconnaître ces racines communes ne gomme pas les différences entre les cultures.
Mais cela nous rappelle une chose simple et rassurante : dialoguer avec soi-même n’est pas bizarre. C’est profondément humain.